Découvrir ou redécouvrir Camus : les essais

Date : 12 11 2013
Horaire : non précisé
Lieu : non précisé
Intervenant(s) :

Une conférence de Géraldine Montgomery, le mardi 12 novembre à 16h30, à Dieulefit Santé.

Cette conférence portant sur l’œuvre d’Albert Camus se déroulera en 3 parties :

  • la première portera principalement sur les Essais,
  • la deuxième sur la Fiction,
  • la troisième sur le Théâtre.

Dès l’entrée en matière de la première partie de cette conférence en trois étapes, nous parlerons brièvement de l’homme et de l’écrivain avant d’aborder l’ensemble de l’œuvre.

La répartition des textes en trois genres littéraires peut paraître artificielle mais en fait les œuvres contenues dans ces catégories sont en relation entre elles. Si nous commençons par les Essais, c’est parce que c’est là que s’enracine la pensée philosophique du jeune Camus, pensée qui tout en évoluant sous-tendra l’ensemble de l’œuvre, en commençant par Le Mythe de Sisyphe. Il faut savoir que la pensée de Camus est souple et évolutive et que dès le début de ses premiers écrits, il prévoyait trois grandes phases ou étapes de son œuvre : l’absurde, la révolte/solidarité, l’amour.

Sans négliger les Essais de L’Envers et l’endroit et ceux de L’Eté, les textes auxquels nous accorderons le plus d’intérêt lors de la première partie de cette conférence sont Noces et Le Mythe de Sisyphe.

Biographie d’Albert Camus

Né le 07 novembre 1913 à Mondovi (Algérie), fils de Lucien Camus, ouvrier agricole mort pendant la Grande Guerre, et de Catherine Sintès, jeune servante d'origine espagnole, Albert Camus grandit à Alger et obtient son bac en 1932 avant de faire des études de philosophie. Il entame alors une carrière de journaliste et écrit pour Alger Républicain où ses articles le font remarquer. Il part ensuite pour Paris et est engagé pas Paris soir. Dans les mêmes années, il publie L’Étranger, un roman qui arrivera en tête du classement des cent meilleurs livres du XXème siècle en 1999. En 1936, il fonde le théâtre du Travail et écrit avec trois amis Révolte dans les Asturies, une pièce qui sera interdite. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il intègre un mouvement de résistance à Paris, tout comme Jean-Paul Sartre, avec lequel il se lie d’amitié. Il devient ensuite rédacteur en chef du journal Combat à la Libération. C’est dans ce journal que paraît un éditorial écrit par Camus, et resté célèbre, dans lequel il dénonce l’utilisation de la bombe atomique par les Etats-Unis. La Peste est publié en 1947 et connaît un très grand succès. Son œuvre - articulée autour des thèmes de l'absurde et de la révolte - est indissociable de ses prises de position publiques concernant le franquisme, le communisme, le drame algérien... Passionné de théâtre, Camus adapte également sur scène Requiem pour une nonne de Faulkner. Il obtient le prix Nobel de littérature en 1957 "pour l'ensemble d'une œuvre qui met en lumière, avec un sérieux pénétrant les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes." Trois ans plus tard, il meurt tragiquement dans un accident de voiture, avec le manuscrit inachevé de son autobiographie Le Premier Homme, le 04 janvier 1960 à VILLEBLEVIN, dans l'Yonne.

Vous pouvez (ré)écouter l’émission du 10 janvier 2013 « GAI SAVOIR » de Raphaël Enthoven sur France Inter, dont le thème est « LES NOCES » en cliquant sur le lien suivant : http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4564847

Le Mythe de Sisyphe, essai, publié en 1942, fait partie du « Cycle de l’absurde », avec L'Étranger (roman, 1942), Caligula (pièce de théâtre, 1938) et Le Malentendu (pièce de théâtre, 1944).

Article paru dans LE MONDE le 06 janvier 1960, suite à l’accident mortel d’Albert CAMUS
écrit par Émile Henriot de l'Académie Française
La mort stupide d'Albert Camus, tué hier dans un accident d'automobile, illustre d'une façon horrible la vision que le moraliste de l'Étranger, de la Peste, de la Chute, de l'Homme révolté avait d'un univers absurde, sans explication, incompréhensible et voué au mal. L'absurde est en effet de mourir accidentellement, à quarante-sept ans, au plus haut d'une œuvre sans cesse ascendante qui en moins de vingt ans avait porté son auteur au faite de la gloire universelle, et que le prix Nobel devait, en octobre 1957, à juste titre, couronner et désigner aux yeux de tous comme l'expression d'une des plus nobles consciences de ce temps.

C'est du moins le caractère principal sous lequel Albert Camus nous était apparu en 1942 dans son premier livre, l'Étranger, qui malgré l'atmosphère étouffante de l'occupation avait presque aussitôt rendu célèbre le nom de l'auteur, inconnu la veille. Le livre, fort, puissant, désespérant, avait heurté, choqué même, dans sa peinture glaciale d'une atrocité sans recours : ignorant du bien et du mal, un homme avait tué sans savoir pourquoi, il était jugé, condamné, il n'avait pas su se défendre ; tout se passait en dehors de lui, étranger à lui-même comme a tout le reste, et il montait sur l'échafaud, voué à la mort par une société qui se défendait, de laquelle il ne savait rien, étrangère elle-même à ce qui le concernait, à laquelle il ne se savait même pas appartenir. L'étranger c'était l'homme seul et sans aucun lien, et la force étrange du livre résidait dans la pitié sans phrase de l'auteur pour le malheur immérité du misérable abandonné qu'il avait peint ; victime sans explication d'un monde sans raison d'être, donc absurde entre les deux termes qui le circonvenaient, l'angoisse et le néant.

Ce profond nihilisme aurait pu tuer Albert Camus dès ce premier livre négateur, qui n'avait prouvé que le talent de l'écrivain et sa maîtrise déjà révélée. Mais en même temps que l'Étranger, témoin de la crise du siècle, Camus avait fait paraître un essai, sinon contradictoire à son roman, le Mythe de Sisyphe, où à son absurde et malheureux "étranger" était en quelque sorte opposé le type de l'homme courageux, sous les traits symboliques du Sisyphe de la fable grecque, condamné à rouler sans fin jusqu'au sommet d'une montagne un rocher qui retombe sans cesse, à remonter sans fin de bas en haut. Acceptant sa condamnation, contre laquelle il ne peut rien, le Sisyphe de Camus trouvait une humaine grandeur dans l'accomplissement sans plainte de son effort ; son supplice injuste faisait son honneur.

Dès lors, fondée sur la noblesse de l'effort humain, la morale de Camus prit son sens, le penseur ayant adopté le parti de l'homme seul, accablé tantôt par un implacable destin, tantôt par une autre injustice : celle du nombre contre l'homme seul. C'est à cette conclusion que Camus devait aboutir, avec une logique fatale, dans l'Homme révolté, où l'auteur proclamait le droit de l'individu à se révolter contre la révolution elle-même, devenue tyrannique à son tour, si au profit du plus grand nombre elle doit sacrifier une minorité. Jean-Jacques Rousseau avait déjà protesté contre le bonheur du nombre préjudiciable à un seul possible innocent. Camus participait de l'idéalisme rousseautiste sur ce point, et il fut de ce fait considéré comme un faible rêveur pour avoir protesté contre les camps de concentration soviétiques défendus par les totalitaires purs comme nécessaires à la victoire et au triomphe du parti.

Son parti à lui était le parti de l'homme pris dans le monde clos des hommes. Journaliste, au lendemain de la libération, nous l'avons admiré, dans ses articles de Combat, pour sa droiture et sa vigueur, et pour sa candeur aussi qui, homme de justice et de Vérité, confesseur de son absolu, ne lui permettait pas d'admettre la moindre violence contre l'une, contre l'autre le moindre sophisme. Sa pureté l'a fait estimer et aimer d'esprits fort éloignés de ses croyances, mais que son intransigeance et son honnêteté lui avaient ramenés, quitte parfois à ne pas partager sont fanatisme de la vertu. Lui-même il en connaissait les limites, et s'il s'est retiré du journalisme politique et moral où il était maître c'est pour avoir compris que la loi de la polémique exigeait l'anéantissement de l'adversaire ; et qu'il ne pouvait plus continuer pour sa part, dans Combat ou ailleurs, ne souhaitant la mort de personne, une lutte dont le terme final, pour avoir raison, est de tuer.

Ses livres ont porté depuis le débat sur un autre plan. Dans la Peste, il a repris le mythe de Sisyphe, en imaginant une ville (c'est Oran, où il était né), livrée à un fléau mortel contre lequel se sont dévoués quelques généreux sauveteurs ; tous gens sans métaphysique, et sans autre foi que le service des autres hommes, mais stoïciens de la charité, à qui ce dévouement sans l'espoir d'aucun paradis constitue une sorte de sainteté laïque, et une religion sans Dieu. Camus, dans ce cadre purement humain, est allé aussi loin que le permettait la logique. Il m'a toujours semblé que cet agnostique était au bout des interdictions de sa raison ; et qu'il suffirait un jour de bien peu pour que touché par la grâce, il devînt à son tour "désabusé". Il me semblait aussi que dans ce cas, nous aurions cessé d'entendre parler de Camus, entré dans le silence d'un cloître. Sa nature absolue était d'un véritable janséniste, pour lequel, une fois la vérité trouvée, il n'y a pas de transaction.

Violemment émus que nous sommes par la disparition brutale de ce pur écrivain, et plus encore de cette grande âme, il n'est pas possible, pressé par le devoir et l'heure du journal, de tracer un portrait complet d'Albert Camus, romancier, conteur, moraliste, essayiste, homme de théâtre. D'autres apporteront dans cette même page leur tribut d'hommages et de lumières aux différents aspects de la haute et jeune figure de celui qui vient de se fracasser contre un arbre. Critique, me souvenant de la Peste, de Sisyphe, de la Chute, de l'Étranger, de l'Homme révolté, de l'Exil et le Royaume je serais tenté, allant au plus vite, de dire le talent, la beauté classique du style, la vigueur et le ramassé de l'écriture de cet écrivain ; mais rarement, moins qu'en celui-là serait-il possible de dissocier la pensée et l'art, le métier et l'âme, le travail bien fait de la haute qualité morale qui le commandait.

Dans le temps du choix et de l'engagement, Camus en a donné l'exemple un des premiers, le risque pris, dans la solitude au besoin, à coup sûr à contre courant. De là lui vint chez les jeunes - aujourd'hui en larmes - qui se sont reconnus en lui, et pour lesquels sans le chercher il a parlé, son audience et son autorité. Et cette solitude aussi dans laquelle, malgré l'ironie, le sarcasme, il semblait quelquefois, comme derrière une glace, retiré. Ce prestige enfin que lui a reconnu, hors de nos frontières, la difficile juridiction du prix Nobel, qui le plus souvent choisit avec ; éclat pour tous. Le prix Nobel à Albert Camus a honoré grandement la littérature française dans ce qu'elle a de plus représentatif, un moraliste ; c'était aussi honorer les lettres tout court, et personne ne s'y est trompé, hors le modeste Albert Camus, qui a pensé et dit sincèrement que ce prix aurait dû être décerné à un autre. Il n'est plus. Nous aurions eu besoin encore de l'entendre, et sa voix eût été utile pour le règlement du drame algérien, sur lequel il se réservait, sans doute conscient de ce qu'il aurait eu à dire un Jour. Et nous l'aurions cru. Il n'appartenait à aucun parti. Il nous appartenait à tous, ayant à certains moments parlé pour nous tous et souvent pour chacun de trous en particulier. Et sa mort même donne à réfléchir, si l'Étranger avait raison, sur la cruauté et l'absurdité du destin aveugle qui semble s'être plu à fournir le titre qui aurait pu être, selon son style, celui de son dernier livre : l'Accident.