{"id":2105,"date":"2017-11-22T18:44:26","date_gmt":"2017-11-22T17:44:26","guid":{"rendered":"http:\/\/lesavoirpartage.org\/new\/?p=2105"},"modified":"2017-11-22T18:44:26","modified_gmt":"2017-11-22T17:44:26","slug":"bela-bartok","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lesavoirpartage.org\/new\/2017\/11\/22\/bela-bartok\/","title":{"rendered":"B\u00e9la Bart\u00f3k"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>B\u00e9la Bart\u00f3k<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>par Zolt\u00e1n Kod\u00e1ly (1921)<\/strong><\/p>\n<p>La renaissance de l'esprit hongrois apr\u00e8s sa longue d\u00e9cadence date de 1772, l'ann\u00e9e de la premi\u00e8re apparition d'une \u00e9cole litt\u00e9raire dite \"fran\u00e7aise\". Celle-ci pr\u00e9para le terrain aux deux grandes g\u00e9n\u00e9rations qui cr\u00e9\u00e8rent la culture intellectuelle hongroise contemporaine.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re de ces g\u00e9n\u00e9rations, celle de 1790, o\u00f9 je compte tous ceux qui naquirent entre 1780 et 1800, atteignit son apog\u00e9e en litt\u00e9rature avec le po\u00e8te Mihly V\u00f3r\u00f3smarty, en politique avec le comte Istv\u00e1n Sz\u00e9chenyi, \"le plus grand Hongrois\".<\/p>\n<p>La seconde, celle de 1820, peut-\u00eatre plus grande encore, compl\u00e9ta, avec les po\u00e8tes Pet\u00f3fi et Arany et le romancier J\u00e9kai, l'\u0153uvre immense \u00e9bauch\u00e9e par la pr\u00e9c\u00e9dente. En politique, ce fut l'\u00e9poque de Lajos Kossuth. Malheureusement, l'\u00e9volution fut interrompue par la catastrophe de 1848-1849. Et la g\u00e9n\u00e9ration suivante eut trop \u00e0 faire pour combler les lacunes d'un progr\u00e8s si rapide et si in\u00e9gal. Celle de 1850 repr\u00e9sente le reflux naturel apr\u00e8s un flux abondant et magnifique. Apr\u00e8s deux semblables \u00e9ruptions un moment de repos \u00e9tait in\u00e9vitable. En litt\u00e9rature, les grands po\u00e8tes \u00e9taient suivis de l'\u00e9pigonisme, le nationalisme affaibli c\u00e9dait \u00e0 un courant cosmopolite.<\/p>\n<p>La musique suivait \u00e0 pas lents le progr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral. D\u00e9nu\u00e9e de toute tradition, la premi\u00e8re \u00e9poque ne produisit gu\u00e8re de musiciens remarquables. Seule, la musique populaire, propag\u00e9e et d\u00e9form\u00e9e par les Tziganes, commen\u00e7ait \u00e0 acqu\u00e9rir une certaine r\u00e9putation, toujours grandissante, et \u00e0 fournir \u00e0 l'Europe une \"mati\u00e8re premi\u00e8re\". C'est l\u00e0 l'origine de cette musique \"\u00e0 la hongroise\", qui forme une petite biblioth\u00e8que, compos\u00e9e par des musiciens de toutes les nations, allant de Haydn \u00e0 Glazounov.<\/p>\n<p>Les premiers grands musiciens hongrois n'apparaissent qu'\u00e0 l'\u00e9poque suivante. Liszt, Erkel, Mosonyi et nombre d'autres sont n\u00e9s entre 1800 et 1830. Leur id\u00e9al commun \u00e9tait la cr\u00e9ation d'un art national. Ce premier effort ne restait pas sans r\u00e9sultats importants. Pourtant, le progr\u00e8s fut interrompu \u00e0 l'\u00e9poque suivante par la singuli\u00e8re division de la vie musicale, division correspondant \u00e0 celle de la vie politique et litt\u00e9raire apr\u00e8s 1849. D'une part, le d\u00e9sir \u00e9tait vif d'\u00e9lever la culture musicale hongroise au niveau europ\u00e9en; on d\u00e9cida la cr\u00e9ation d'une \u00e9cole sup\u00e9rieure de musique (1875) et la construction d'un th\u00e9\u00e2tre particulier d'Op\u00e9ra (1884). Mais le succ\u00e8s de ces initiatives \u00e9tait impossible sans l'appui de nombreux musiciens \u00e9trangers. Ceux-ci constitu\u00e8rent une petite colonie: sans contact avec la vie nationale, ils ne connaissaient m\u00eame pas la langue du pays. Ces musiciens rendirent cependant des services inappr\u00e9ciables en introduisant la solidit\u00e9 du m\u00e9tier, m\u00e9tier presque exclusivement allemand, mais base d'une \u00e9volution future. L'immigration des musiciens \u00e9tait favoris\u00e9e par le courant cosmopolite.<\/p>\n<p>D'autre part, le culte des traditions sp\u00e9cialement hongroises \u00e9tait rest\u00e9 aux mains des Tziganes et des compositeurs plus ou moins dilettantes, incapables de noter correctement leurs m\u00e9lodies. Cependant leurs chansons, d'une originalit\u00e9 s\u00e9duisante, retentissaient \u00e0 travers toute la Hongrie.<\/p>\n<p>L'opposition des deux groupes et le culte exag\u00e9r\u00e9 du public pour les Tziganes aboutirent \u00e0 un d\u00e9plorable r\u00e9sultat: une grande partie de la soci\u00e9t\u00e9 hongroise, surtout en province, demeura \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la musique s\u00e9rieuse, qui ne trouvait de public que dans quelques villes importantes.<\/p>\n<p>Le clan des musiciens cultiv\u00e9s raillait les dilettantes, d\u00e9testait les Tziganes et, surtout depuis les progr\u00e8s du wagn\u00e9risme, allait jusqu'\u00e0 nier la possibilit\u00e9 d'un art musical hongrois, bien que Wagner lui-m\u00eame, dans une lettre publique fameuse, en entrev\u00eet la possibilit\u00e9 et en encourage\u00e2t les pionniers.<\/p>\n<p>Mais personne ne r\u00e9ussit \u00e0 unir ces deux \u00e9l\u00e9ments contradictoires, et la g\u00e9n\u00e9ration des musiciens, parue vers 1900, trouvait d'un c\u00f4t\u00e9 des compositeurs d'un m\u00e9tier solide, mais inf\u00e9od\u00e9s aux \u00e9coles \u00e9trang\u00e8res, et de l'autre c\u00f4t\u00e9, une nouvelle et abondante floraison de la chanson dite populaire, mais sans aucun rapport avec la vieille tradition m\u00e9lodique du peuple. Les sommets de la musique hongroise \u00e9taient encore les op\u00e9ras d'Erkel, dont le Hunyadi, lou\u00e9 d\u00e9j\u00e0 en 1846 par Berlioz, est rest\u00e9 vivant. L'\u0153uvre symphonique de Liszt n'\u00e9tait alors appr\u00e9ci\u00e9e que par un nombre restreint de connaisseurs.<\/p>\n<p>Vers 1900, un mouvement puissant vint animer la Hongrie. Le courant nationaliste, \u00e9touff\u00e9 depuis 1849, reprit le dessus. En politique, on parla de la s\u00e9paration d'avec l'Autriche. La vieille Hongrie commen\u00e7ait \u00e0 ressusciter, gr\u00e2ce au travail assidu de nombreux savants. Les effets d'une instruction publique plus historique que scientifique commen\u00e7aient \u00e0 se faire sentir. On r\u00e9\u00e9ditait, on lisait les vieux auteurs, on reprenait avec enthousiasme des chansons patriotiques du temps de R\u00e1k\u00f3czi. Des talents de premier ordre se faisaient jour dans tous les domaines. Il r\u00e9gnait une agitation fi\u00e9vreuse, pr\u00e9sage d'un grand progr\u00e8s ou d'un grave danger.<\/p>\n<p>En 1904, un scandale singulier fit bruit dans les journaux de Budapest. Pendant une r\u00e9p\u00e9tition d'orchestre, un trompette autrichien refusa de jouer la parodie de l'hymne autrichien, que lui imposait une partition nouvelle. L'hymne Gott erhalte, compos\u00e9 par Haydn et vari\u00e9 dans son Quatuor en ut, \u00e9tait ha\u00ef en Hongrie comme le symbole du joug autrichien. L'\u0153uvre nouvelle \u00e9tait le Kossuth de Bart\u00f3k, symphonie \u00e0 programme, ayant pour th\u00e8me le dernier effort h\u00e9ro\u00efque de la Hongrie pour son ind\u00e9pendance en 1848. L'hymne d\u00e9form\u00e9 symbolisait la d\u00e9route des Autrichiens vaincus. (On sait que seule l'intervention de la Russie avait d\u00e9cid\u00e9 la lutte en faveur des Autrichiens). L'auteur, toujours v\u00eatu de son costume hongrois, d\u00e9j\u00e0 connu comme pianiste brillant, devint c\u00e9l\u00e8bre du jour au lendemain. L'\u0153uvre, trop originale pour plaire d'embl\u00e9e, s'imposa cependant aux connaisseurs. Elle posait le probl\u00e8me si discut\u00e9 de la musique nationale (qui inqui\u00e9tait aussi la France) et en annon\u00e7ait la solution prochaine.<\/p>\n<p>N\u00e9 en 1881, \u00e0 Nagyszentmild\u00f3s, B\u00e9la Bart\u00f3k v\u00e9cut dans de petites bourgades provinciales avant de venir s'\u00e9tablir en 1893 dans la ville tr\u00e8s musicale de Pozsony. L\u00e0, il subit l'influence d'un autre grand musicien hongrois, Ern\u00f6 Dohn\u00e1nyi, lequel, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, y formait son propre talent. Bart\u00f3k composait, sans instruction syst\u00e9matique, depuis sa neuvi\u00e8me ann\u00e9e, parvenant \u00e0 \u00e9crire de la musique de chambre dans le style classique, et surtout dans le style de Brahms, qui venait alors fr\u00e9quemment en Hongrie pour y faire repr\u00e9senter ses nouvelles \u0153uvres. \u00c9l\u00e8ve du Conservatoire de Budapest de 1899 \u00e0 1903, Bart\u00f3k fit de rapides progr\u00e8s comme pianiste et, pendant deux ann\u00e9es enti\u00e8res, il abandonna la composition : il paraissait se destiner \u00e0 une remarquable carri\u00e8re de virtuose. Cependant, le fleuve souterrain, endigu\u00e9 par les \u00e9tudes du Conservatoire, et peut-\u00eatre aussi par les impressions \u00e9crasantes produites par les \u0153uvres de Wagner et de Liszt, n'attendait qu'une impulsion pour jaillir de nouveau. Ce fut la premi\u00e8re audition du Zarathoustra qui en d\u00e9cida. Saisi par la nouveaut\u00e9 de cette technique, \u00e9lectris\u00e9 par la lecture des partitions de Richard Strauss, il \u00e9tonna les musiciens de Vienne par son interpr\u00e9tation au piano de la Vie du H\u00e9ros. Une p\u00e9riode de production f\u00e9conde allait suivre : une sonate pour piano et violon, Kossuth (1903), un quintette \u00e0 cordes avec piano, une rhapsodie pour piano et orchestre (1904), la 1re Suite pour grand orchestre, et nombre de pi\u00e8ces pour piano. Cette premi\u00e8re p\u00e9riode, avec ses \u0153uvres in\u00e9gales, mais d\u00e9bordantes de vie et rayonnantes de soleil, marque un progr\u00e8s consid\u00e9rable dans l'\u00e9volution de la musique hongroise. Il est clair que l'art d'Erkel, bien qu'utilisant toutes les possibilit\u00e9s de la langue m\u00e9lodique hongroise de son \u00e9poque, \u00e9tait domin\u00e9 par l'\u00e9l\u00e9ment italien, tandis que Liszt amalgamait les \u00e9l\u00e9ments hongrois avec le style n\u00e9o-allemand. Chez Bart\u00f3k se r\u00e9v\u00e9lait une invention m\u00e9lodique et rythmique entra\u00eenante, et quoique l'orchestre \u00e9tal\u00e2t toutes les ressources de Strauss, l'harmonie, avec son go\u00fbt pour l'impr\u00e9vu, des solutions surprenantes, d\u00e9celait l'influence de Liszt : on sentait dans ses \u0153uvres des \u00e9l\u00e9ments plus hongrois que dans tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit jusque-l\u00e0. Une pr\u00e9dilection pour les grandes formes, une habilet\u00e9 dans l'amplification \u2013 remarquable d\u00e9j\u00e0 dans les essais de jeunesse \u2013, un go\u00fbt marqu\u00e9 pour la richesse des couleurs et des ornements caract\u00e9risaient cette musique \"\u00e0 beaucoup de notes\", pas assez concentr\u00e9e, non sans longueurs, mais fra\u00eeche, jeune, joyeuse. On retrouvait dans les adagios de Bart\u00f3k la noblesse aust\u00e8re de certains airs attribu\u00e9s \u00e0 l'\u00e9poque de R\u00e1k\u00f3czi, dans ses allegros toute la fougue des danses hongroises si fameuses, le tout rev\u00eatu du charme de la nouveaut\u00e9 . . .<\/p>\n<p>Mais tandis que le public s'habituait \u00e0 go\u00fbter ces \u0153uvres (Bart\u00f3k \u00e9tait d'ailleurs peu jou\u00e9 en Hongrie depuis le Kossuth qu'on ex\u00e9cuta \u00e0 Manchester sous Richter ; la premi\u00e8re audition de la 1re Suite eut m\u00eame lieu \u00e0 Vienne), l'auteur en \u00e9tait toujours moins satisfait. Il commen\u00e7a \u00e0 sentir les bornes de ce style m\u00e9lodique, \u00e9largi par lui d'une mani\u00e8re inconnue jusque-l\u00e0, mais trop p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 des influences de la musique europ\u00e9enne du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Certaines chansons rares, t\u00e9moins d'une tradition m\u00e9lodique plus ancienne, attirent alors sa curiosit\u00e9. Il voyage, il observe le chant des paysans, il note des airs encore jamais not\u00e9s, et, durant des ann\u00e9es, rassemble un faisceau de m\u00e9lodies inconnues ou peu famili\u00e8res. Ces d\u00e9couvertes, confirm\u00e9es par les recherches d'autres collaborateurs, montraient clairement qu'une vieille tradition, vierge de toute influence europ\u00e9enne et abandonn\u00e9e jadis par les esprits cultiv\u00e9s, s'\u00e9tait conserv\u00e9e parmi les paysans hongrois. De ces vieux airs \u00e9manait une originalit\u00e9 puissante qui ne manqua pas d'exercer une influence heureuse sur la musique hongroise de l'\u00e9poque, sur celle de Bart6k en premier lieu.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 la 1re Suite et les Deux portraits annoncent un changement de mani\u00e8re. Les Bagatelles (op. 6) offrent un nouveau style tout fait que le 1er Quatuor porte jusqu'\u00e0 la hauteur et \u00e0 la puret\u00e9 de la musique de chambre beethovenienne. Les Deux images (op. 10) parent ce style, pour la premi\u00e8re fois, des couleurs de l'orchestre. Enfin l'op\u00e9ra le Ch\u00e2teau de Barbe-Bleue montre l'aptitude sp\u00e9ciale de ce style au genre dramatique.<\/p>\n<p>Ce nouveau style suscita une opposition tr\u00e8s vive ; on lui objecta le manque de m\u00e9lodie, la surabondance des dissonances, le manque de construction, le d\u00e9sordre, l'incoh\u00e9rence, qui le rendent \"incompr\u00e9hensible\" ; enfin, on se prit \u00e0 nier son caract\u00e8re hongrois.<\/p>\n<p>Ces griefs ne reviennent-ils pas \u00e0 l'apparition de tout art nouveau ? Ils nous font penser \u00e0 ce que le vieux Griepenkerl dit dans son \u00e9dition de Bach. \"La pr\u00e9tendue impossibilit\u00e9 de comprendre les \u0153uvres de J. S. Bach tient-elle seulement aux \u0153uvres m\u00eames ? N'est-elle pas plut\u00f4t l'effet d'une \u00e9troitesse d'esprit, d'un parti pris et d'un manque de compr\u00e9hension de la part des auditeurs ?\"<\/p>\n<p>\"M\u00e9lodie ! cri de guerre des dilettantes\" (Schumann), avec lequel toute nouvelle m\u00e9lodie \u00e9tait combattue. \u00c0 coup s\u00fbr, on ne retrouvait plus dans les \u0153uvres de Bart\u00f3k les banalit\u00e9s \"hongroises\" bien connues, ni la m\u00e9lodie italo-germanique, exclusivement admise comme m\u00e9lodie depuis des si\u00e8cles. Et pourtant, si nous t\u00e2chons d'exprimer l'essentiel du nouveau style de Bart\u00f3k en peu de mots, il faut bien dire que c'est une renaissance de la m\u00e9lodie et du rythme !<\/p>\n<p>La lutte du \"principe vertical\" et du \"principe horizontal\", commenc\u00e9e au XVIe si\u00e8cle, avait fini par la victoire de l'harmonie, devenue au XIXe si\u00e8cle si dominante en musique que la m\u00e9lodie et le rythme commen\u00e7aient \u00e0 s'appauvrir. Le fameux mot souvent cit\u00e9 de Saint-Sa\u00ebns laissait pr\u00e9voir ce d\u00e9veloppement et l'on a vu des tentatives, issues des points les plus diff\u00e9rents, parvenir \u00e0 des r\u00e9sultats analogues. Ce que Saint-Sa\u00ebns a cherch\u00e9 en Extr\u00eame-Orient et dans les modes eccl\u00e9siastiques, ce que Debussy a trouv\u00e9 dans les chansons russes, Bart\u00f3k le d\u00e9couvrit dans la vieille chanson hongroise. Fille du syst\u00e8me pentatonique, elle offrait la plus f\u00e9conde antith\u00e8se \u00e0 la m\u00e9lodie harmoniquement pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e, au chromatisme fan\u00e9. Au lieu des formules-type vieillies, elle donnait en exemple de nouveaux contours plus frais, plus vigoureux, ces rythmes d'un parler plus libre et plus expressif.<\/p>\n<p>Encourag\u00e9 par des exemples, Bart6k se forma une langue m\u00e9lodique d'une gradation infiniment vari\u00e9e qui va du rythme per\u00e7ant des Burlesques jusqu'\u00e0 des inflexions d'une extr\u00eame sensibilit\u00e9. Peut-\u00eatre ces m\u00e9lodies ne suivent-elles pas toujours la voie qu'escomptent nos oreilles, esclaves du pass\u00e9. Mais, si nous n'avons pas perdu toute r\u00e9ceptivit\u00e9, nous finissons par reconna\u00eetre le m\u00e9lo sp\u00e9cial de ces airs, tr\u00e8s diff\u00e9rents de la coupe classique, et pourtant soumis \u00e0 des lois plus durables que les exigences d'un style variable d'un si\u00e8cle \u00e0 l'autre. Bart\u00f3k ne \"travaille\" pas les m\u00e9lodies populaires comme des th\u00e8mes, mais, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de leur esprit, il en forme, comme d'une mati\u00e8re amorphe, sa musique \u00e0 lui. Sans pr\u00e9occupation th\u00e9orique, il se laisse guider par un instinct s\u00fbr. On a essay\u00e9 en vain de faire d\u00e9river de ses \u0153uvres certaines gammes exotiques ou factices. M\u00eame les formules pentatoniques, d'ailleurs de plus en plus fr\u00e9quentes en musique depuis la fin du si\u00e8cle, ont paru dans sa musique longtemps avant d'\u00eatre reconnues de lui comme telles.<\/p>\n<p>Revenons aux dissonances. Bart\u00f3k qui a v\u00e9cu tout le d\u00e9veloppement moderne de l'harmonie depuis Tristan, tient de Bach son fond harmonique, et a pris Reger pour quelqu'un qui semble professer que Bach, m\u00eame apr\u00e8s Wagner, avait encore quelque chose \u00e0 nous dire. In\u00e9vitablement, le changement du style m\u00e9lodique ne devait pas rester sans influence sur l'harmonie. Certaines affinit\u00e9s nouvelles de sons, \u00e9tablies dans le \"successif\", se font valoir aussi dans le \"simultan\u00e9\". Nous acceptons comme d\u00e9finitives certaines harmonies qui paraissaient nagu\u00e8re incompr\u00e9hensibles sans r\u00e9solution.<\/p>\n<p>Mais la plupart de ces dissonances \"ex\u00e9cr\u00e9es\" sont d'origine m\u00e9lodique. Les heurts, les \u00e2pret\u00e9s sont caus\u00e9s par les combinaisons de deux ou plusieurs m\u00e9lodies. On a dit du style de Bach : \"Chez lui, il n'y a pas seulement des notes, mais des m\u00e9lodies enti\u00e8res de passage : et non seulement la suspension d'une note ou d'un accord isol\u00e9 mais celle de toute une progression m\u00e9lodique de notes.\"<\/p>\n<p>Voil\u00e0 le secret des dissonances de Bart\u00f3k.<\/p>\n<p>Depuis Bach, nous avons perdu l'habitude de suivre deux parties \u00e9galement importantes ; la subordination a remplac\u00e9 la coordination. Notre attention est fix\u00e9e sur le vertical, nous cherchons l'accord parfait le plus proche du groupe de sons que nous entendons \u00e0 la fois. Ce n'est pas ainsi qu'il faut \u00e9couter une musique essentiellement m\u00e9lodique. Si nous parvenons \u00e0 embrasser d'un coup d'\u0153il de plus grands espaces, \u00e0 entendre horizontalement, aussit\u00f4t l'agacement des dissonances dispara\u00eet. Certaines dissonances, soudainement attaqu\u00e9es, font l'effet de batteries charg\u00e9es qui se divisent en m\u00e9lodies, se pr\u00e9cipitent vigoureusement vers leur but. Le heurt de deux m\u00e9lodies souligne tel accent m\u00e9lodique et, en en redoublant l'\u00e9nergie motrice, fait mieux valoir l'une ou les deux \u00e0 la fois. C'est l\u00e0 ce qui donne au style de Bart\u00f3k ce caract\u00e8re serr\u00e9, cette logique irr\u00e9sistible, cette expression de n\u00e9cessit\u00e9 absolue.<\/p>\n<p>Mais on se tromperait en le croyant polyphoniste exclusif. Il n'a pas de \"syst\u00e8me\". \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de pages compliqu\u00e9es, on en trouve d'une extr\u00eame simplicit\u00e9, toujours selon l'id\u00e9e \u00e0 exprimer. On le voit m\u00eame simplifier son style en partie \u00e0 l'exemple de l'\u00e9cole fran\u00e7aise qu'il commence \u00e0 conna\u00eetre depuis 1907. Quelquefois, il se passe enti\u00e8rement d'harmonie. On d\u00e9couvre souvent des unissons \u00e0 partir de la IXe Bagatelle jusqu'au plus merveilleux passage du 1er Quatuor (le scherzo) qui, malgr\u00e9 l'absence d'harmonie et d'orchestre, rayonne de couleurs.<\/p>\n<p>Il est inutile de prendre au s\u00e9rieux l'objection du d\u00e9sordre, du d\u00e9cousu. On rencontre certaines profusions d\u00e9mesur\u00e9es, \u00e0 la Schubert, dans les \u0153uvres de la premi\u00e8re p\u00e9riode, mais o\u00f9 trouver, depuis Beethoven, la construction ferme et concise du 1er Quatuor ? L'unit\u00e9 des mouvements, maintenue au cours du XIXe si\u00e8cle par des proc\u00e9d\u00e9s de plus en plus ext\u00e9rieurs, y est \u00e9tablie \u00e0 la mani\u00e8re des ma\u00eetres anciens : par l'homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de la mati\u00e8re musicale, avec quelque chose de plus, que j'appellerai \"l'unit\u00e9 psychologique\". Le 1er Quatuor est la repr\u00e9sentation d'un drame intime, une sorte de \"Retour \u00e0 la vie\" d'un \u00eatre arriv\u00e9 au bord du n\u00e9ant. Une musique \u00e0 programme, mais qui n'a pas besoin de programme, tant elle s'explique d'elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le dernier argument des adversaires de Bart\u00f3k, suivant lequel cette musique ne serait pas hongroise, nous rappelle une lettre de Liszt, dat\u00e9e de 1860, o\u00f9 il est question de certains patriotes \"pour lesquels la R\u00e1k\u00f3czi Marsch est \u00e0 peu pr\u00e8s ce qu'\u00e9tait le Coran pour Omar et qui br\u00fbleraient volontiers toute la musique germanique en vertu de ce bel argument : ou bien cela se trouve dans la R\u00e1k\u00f3czi-Marsch ou bien cela ne vaut rien\". Ces patriotes, dont le Coran s'est d'ailleurs un peu \u00e9largi depuis 1860, existent encore et disent : \"Ou bien cela me rappelle les cent-une chansons populaires que je connais, ou bien cela n'est pas hongrois !\"<\/p>\n<p>Or, les \u0153uvres de la premi\u00e8re p\u00e9riode rappellent encore certaines chansons connues. Celles du nouveau style se fondent d'abord sur des chansons moins connues, voire inconnues, puis pr\u00e9sentent une telle sublimation que l'auditeur ne reconna\u00eet plus en elles des fragments de chanson. Au lieu d'un magyarisme purement mat\u00e9riel, elles r\u00e9v\u00e8lent un autre magyarisme qui est d'un ordre plus \u00e9lev\u00e9. Cette musique est hongroise en ce qu'elle est d\u00e9termin\u00e9e par le pays, l'\u00e9ducation, les id\u00e9es et les courants spirituels de la Hongrie. C'est la musique d'un homme qui a v\u00e9cu toute la vie, souffert toutes les souffrances de la nation. Et s'il a reconnu dans les vieilles chansons une langue maternelle longtemps oubli\u00e9e, c'est parce qu'elles refl\u00e8tent encore la sant\u00e9 robuste, la noblesse fi\u00e8re et humaine, la force et la grandeur de l'ancienne Hongrie.<\/p>\n<p>Les Deux images pr\u00e9sentent une \u00e9criture orchestrale compl\u00e8tement chang\u00e9e et d'une ma\u00eetrise sup\u00e9rieure. \u00c0 l'orchestration un peu in\u00e9gale et surcharg\u00e9e des premi\u00e8res \u0153uvres se sont substitu\u00e9s un sentiment des timbres, une \u00e9conomie artistique, qui ne le c\u00e8dent en rien \u00e0 l'\u00e9cole fran\u00e7aise. C'est alors que Bart6k se consacra \u00e0 l'\u0153uvre qui forme le sommet de cette p\u00e9riode et qui marque une nouvelle \u00e9poque dans notre musique. Cet op\u00e9ra en un acte, le Ch\u00e2teau de Barbe-Bleue, est pour nous ce qu'est Pell\u00e9as pour la France. Si l'on a pu dire que, malgr\u00e9 le glorieux pass\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre lyrique fran\u00e7ais, une d\u00e9clamation musicale conforme \u00e0 la langue n'existait pas avant Debussy, combien cela n'est-il pas plus vrai de notre art lyrique ? Depuis les premiers op\u00e9ras \u00e9crits en hongrois (1822), le nombre des \u0153uvres originales a toujours \u00e9t\u00e9 restreint et le r\u00e9pertoire est demeur\u00e9 encombr\u00e9 d'\u0153uvres \u00e9trang\u00e8res dont les traductions d\u00e9testables \u00e9taient un perp\u00e9tuel d\u00e9fi \u00e0 notre langue. Les auteurs d'op\u00e9ras originaux n'arrivaient pas \u00e0 se lib\u00e9rer de ce \"dialecte d'op\u00e9ra\". Le grand m\u00e9rite de Bart6k consiste justement dans le fait qu'en observant dans les parties r\u00e9citatives la musique naturelle de la langue, et, dans les parties plus stylis\u00e9es, les indications du chant populaire, il a fray\u00e9 une nouvelle voie.<\/p>\n<p>Mais, en m\u00eame temps, il a cr\u00e9\u00e9 dans le Ch\u00e2teau de Barbe-Bleue une \u0153uvre d'une puissance suggestive, irr\u00e9sistible de la premi\u00e8re mesure jusqu'\u00e0 la derni\u00e8re, la plus expressive qu'il ait jamais \u00e9crite. Les sept portes, ouvertes l'une apr\u00e8s l'autre, fournissent l'occasion d'autant d'images musicales, non pas ext\u00e9rieurement descriptives, mais toutes du sentiment le plus intime. Seuls d'imp\u00e9nitents \"c\u00e9r\u00e9braux\" peuvent continuer \u00e0 se demander \"si c'est un op\u00e9ra ou non\". Qu'importe ! Nommez-la une \"symphonie \u00e0 tableaux\" ou un \"drame accompagn\u00e9 d'une symphonie\", ce qui est s\u00fbr, c'est que les s\u00e9parer est impossible et qu'il y a l\u00e0 un chef-d'\u0153uvre, un geyser musical de soixante minutes, d'un tragique comprim\u00e9, qui ne laisse qu'un d\u00e9sir : celui de le r\u00e9entendre.<\/p>\n<p>Ce fut une r\u00e9v\u00e9lation. On d\u00e9couvrait l'homme au sentiment profond et ardent en qui jusque-l\u00e0 on n'avait vu que le ma\u00eetre spirituel du grotesque. La nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, ravag\u00e9e par la guerre, si tourment\u00e9e et agit\u00e9e, mais d'une si ferme et si bonne volont\u00e9, y reconnut son \u00e2me. Ce n'\u00e9tait pas un succ\u00e8s qui fait de l'argent : c'\u00e9tait un enrichissement moral. Peu \u00e0 peu, les derni\u00e8res objections all\u00e8rent s'affaiblissant : Bart\u00f3k \u00e9tait \"arriv\u00e9\".<\/p>\n<p>... Mais le succ\u00e8s ne s'imposa que plus tard. En attendant, un jury de concours refusait l'\u0153uvre qui, stigmatis\u00e9e comme inex\u00e9cutable, ne parvint \u00e0 la sc\u00e8ne qu'en 1918. Les sept ann\u00e9es interm\u00e9diaires furent les plus dures. L'opposition tournait \u00e0 la pers\u00e9cution. On parlait d'un \"grand talent \u00e9gar\u00e9, perdu dans une impasse\", de \"tendances maladives\", bref, on entendait toutes les bourdes que peuvent inventer le philistin d\u00e9concert\u00e9 et le routinier sournois. On en vint \u00e0 regarder Bart\u00f3k comme un fou. La critique, qui occupe (ou abuse) dans nos quotidiens une place plus large qu'en France, se faisait l'\u00e9cho de ces opinions qu'elle variait \u00e0 l'infini et agr\u00e9mentait de m\u00e9chants bons mots du plus mauvais go\u00fbt.<\/p>\n<p>Rien de plus naturel qu'une soci\u00e9t\u00e9 de musique, fond\u00e9e sous les auspices de Bart\u00f3k dans le dessein de cultiver la musique moderne et la musique ancienne inconnue, \u00e9chou\u00e2t apr\u00e8s un ou deux concerts, o\u00f9 Bart\u00f3k avait mis ses rares qualit\u00e9s de pianiste au service de la nouvelle musique fran\u00e7aise, parfaitement ignor\u00e9e jusqu'alors. Apr\u00e8s de telles d\u00e9ceptions, il se retira compl\u00e8tement de la vie publique et se consacra enti\u00e8rement \u00e0 ses travaux de folklore musical. Depuis quelque temps, il avait commenc\u00e9 \u00e0 s'int\u00e9resser \u00e0 la musique des autres peuples vivant sur le sol de la Hongrie, et recueillait des milliers de chansons slovaques et roumaines, toutes in\u00e9dites, sauf un petit recueil roumain publi\u00e9 par l'Acad\u00e9mie de Bucarest, sans compter quelques cahiers d'arrangements pour piano, faciles et tr\u00e8s int\u00e9ressants, accumulant ainsi un mat\u00e9riel inappr\u00e9ciable pour les \u00e9tudes compar\u00e9es de folklore. Sa curiosit\u00e9 s'\u00e9tendit peu \u00e0 peu \u00e0 la musique populaire de tous les peuples. En 1913, il rapporta d'un voyage en Alg\u00e9rie des chansons arabes des environs de Biskra. En 1914, il se rendit \u00e0 Paris, cherchant en vain quelqu'un qui s'int\u00e9ress\u00e2t \u00e0 ce recueil. Avec Jules \u00c9corcheville, on a caus\u00e9 projets de concerts, mais la guerre survint...<\/p>\n<p>Il ne pouvait revenir que lentement \u00e0 ses travaux de composition. L'intendant de l'Op\u00e9ra, le comte B\u00e1nffy, inspir\u00e9 par le succ\u00e8s du ballet russe \u00e0 Budapest, lui avait confi\u00e9 d\u00e8s 1913 la composition d'un po\u00e8me chor\u00e9graphique de B\u00e9la Bal\u00e1zs : le Prince de bois. Bart\u00f3k ne le termina qu'en 1916. La premi\u00e8re eut lieu le 12 mai 1917. Parall\u00e8lement, il composait les deux s\u00e9ries de Cinq m\u00e9lodies, la Suite pour piano op. 14 (1916), et le 2e Quatuor op. 17 (1915-1917).<\/p>\n<p>Toutes ces \u0153uvres marquent une mani\u00e8re nouvelle. L'isolement, le travail incessant ont exerc\u00e9 sur Bart\u00f3k un effet analogue \u00e0 la surdit\u00e9 chez Beethoven : devenu \u00e9tranger \u00e0 la vie ext\u00e9rieure, repli\u00e9 sur lui-m\u00eame, il a plong\u00e9 dans les myst\u00e8res de l'\u00e2me. Il connut des souffrances qui inspir\u00e8rent aux po\u00e8tes des beaut\u00e9s inou\u00efes, tout en absorbant leur vie. C'est alors qu'il pare de musique cong\u00e9niale certains po\u00e8mes d'Ady (1877-1919), le plus grand po\u00e8te lyrique hongrois depuis Pet\u00f3fi. C'est alors qu'il d\u00e9peint la d\u00e9solation de son Prince avec des accents qui ont fait fr\u00e9mir les auditeurs, et ont fait dire \u00e0 certains critiques que l'\u0153uvre \u00e9tait manqu\u00e9e, que la musique en \u00e9tait trop tragique pour un sujet de conte de f\u00e9e. C'est enfin \u00e0 cette m\u00eame \u00e9poque qu'il termine son 2e Quatuor.<\/p>\n<p>L'analyse technique n'est pas le moyen de nous rapprocher de telles \u0153uvres \u00e9sot\u00e9riques ; il n'est que d'entendre et de sentir. \u00c0 quoi bon constater qu'il est devenu plus \"Bach\" que jamais ? \u00c0 quoi bon parler d'une influence de Stravinsky et de Sch\u00f6nberg, qui, si elle existe, ne touche que la forme ext\u00e9rieure, car il n'a connu du premier que le Rossignol et le Sacre du Printemps en r\u00e9duction pour piano, et du second presque rien ? \u00c0 quoi bon commenter la souplesse et la libert\u00e9 du rythme et l'expression m\u00e9lodique ? \"Wenn Ihr's nicht f\u00fchlt, Ihr werdet's nicht erjagen\" \u2013 dit Goethe.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re du Prince n'a pas \u00e9t\u00e9 sans influence sur la situation de Bart\u00f3k dans le monde musical. Gr\u00e2ce \u00e0 l'incomparable r\u00e9alisation de l'\u0153uvre, due au travail assidu du chef d'orchestre Egisto Tango, la critique, sans se d\u00e9partir de ses r\u00e9serves, change de ton; elle n'ose plus attaquer. Elle a admis le g\u00e9nie de Bart\u00f3k dans ses \"danses grotesques\", surtout dans celle de la poup\u00e9e en bois, mais elle n'a pas su rendre justice aux sc\u00e8nes expressives qu'elle trouve froides. Puis la direction de l'Op\u00e9ra eut le courage de monter le Barbe-Bleue auquel le public r\u00e9serva un accu il si chaleureux que la critique, mise cette fois en d\u00e9route, prit peu \u00e0 u le caract\u00e8re d'un ch\u0153ur de louanges.<\/p>\n<p>A partir de 1918, des difficult\u00e9s continuelles entrav\u00e8rent le travail de Bart\u00f3k. Apr\u00e8s les \u00c9tudes (op. 18) qu'on peut nommer, comme Liszt son \"op. 1, d'ex\u00e9cution transcendentale\" et qui terminent une longue s\u00e9rie d'\u0153uvres pour piano, digne d'une analyse sp\u00e9ciale, il ach\u00e8ve en 1919 les esquisses d'une pantomime de Menyh\u00e9rt Lengyel, le Mandarin merveilleux, \u0153uvre qui, tout en marquant le point cul-minant de son dernier style, ouvre d\u00e9j\u00e0 de nouvelles perspectives, surtout en certaines sc\u00e8nes d'une vie tumultueuse. Depuis lors, la situation int\u00e9rieure du pays explique suffisamment son silence.<\/p>\n<p>Cette \u0153uvre artistique, dont nous avons t\u00e2ch\u00e9 de retracer les plus importantes \u00e9tapes, repr\u00e9sente tout autre chose qu'une combinaison d'\u00e9l\u00e9ments nationaux ou qu'un modernisme d'int\u00e9r\u00eat passager. Sur une solide base nationale, Bart\u00f3k a \u00e9lev\u00e9 un \u00e9difice o\u00f9 toutes les grandes \u00e9coles ont collabor\u00e9. Rempli de la musique du sol natal, il fut d'abord l'\u00e9l\u00e8ve des grands Allemands. Il n'a pris \u00e0 cette \u00e9cole que ce qui fait ses avantages, et, laissant de c\u00f4t\u00e9 la lourdeur et le p\u00e9dantisme, il en a trouv\u00e9 le contrepoids dans l'esprit latin. Plac\u00e9 par sa race et par sa culture entre les deux p\u00f4les du Nord germanique et du Midi latin, il affirme par son \u0153uvre un progr\u00e8s si consid\u00e9rable de la musique enti\u00e8re que le monde musical ne peut plus l'ignorer.<\/p>\n<p>On insiste trop sur ses trouvailles de style, sur ses innovations techniques. Bart\u00f3k en a autant que quiconque. L'essentiel, c'est qu'il les anime d'une vie chaude et ardente: il dispose de toutes les nuances de la vie, du frisson tragique jusqu'au simple jeu, il ne lui manque que le sentimentalisme, la mollesse caressante, tout ce qui \"berce\". D'\u00e2me classique au fond, mais n\u00e9 en plein romantisme, il a \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9 dans le mouvement de r\u00e9volte contre la vieille routine qui caract\u00e9risa l'Europe musicale de 1900, derni\u00e8re vague de la temp\u00eate soulev\u00e9e par Berlioz, Liszt et Wagner. Mais nous le voyons se d\u00e9tacher du groupe des chercheurs \u00e9ternels, et parvenir \u00e0 un style toujours plus clair et plastique, o\u00f9 une sinc\u00e9rit\u00e9 impressionniste est contr\u00f4l\u00e9e par une volont\u00e9 de fer. En s'assimilant les avantages de toutes les grandes \u00e9coles, il est parvenu \u00e0 une universalit\u00e9 devenue rare depuis les grands ma\u00eetres viennois, heureux produit d'un \u00e9quilibre merveilleux entre les cultures des races germanique et latine. La musique des ma\u00eetres viennois d\u00e9c\u00e8le aussi cet \u00e9quilibre parfait d'\u00e9l\u00e9ments qui, apr\u00e8s eux, se sont d\u00e9velopp\u00e9s, mais presque toujours aux d\u00e9pens les uns des autres. Nous en sommes encore \u00e0 l'\u00e9poque du timbre, mais divers sympt\u00f4mes montrent que le temps du r\u00e9tablissement de l'\u00e9quilibre approche, et la musique de Bart\u00f3k en est un.<\/p>\n<p>SZABOLCSI BENCE (\u00e9diteur), Bart\u00f3k sa vie, son \u0153uvre. Corvina, Budapest 1956, p. 58-68<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"B\u00e9la Bart\u00f3k par Zolt\u00e1n Kod\u00e1ly (1921) La renaissance de l'esprit hongrois apr\u00e8s sa longue d\u00e9cadence date de 1772, l'ann\u00e9e de la premi\u00e8re apparition d'une \u00e9cole litt\u00e9raire dite \"fran\u00e7aise\". Celle-ci pr\u00e9para le terrain aux deux grandes g\u00e9n\u00e9rations qui cr\u00e9\u00e8rent la culture intellectuelle hongroise contemporaine. 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